Documenter plutôt que communiquer

par Ludovic BonnetRead in english
DocumentationOrganisationProduit

J’ai ouvert ce blog pour poser une trace, pas pour raconter une histoire bien finie.
Dans l’article d’ouverture, j’expliquais pourquoi j’avais besoin d’un espace où écrire ce qui se passe vraiment, pendant que ça se passe.

Ce deuxième texte pose un principe simple, qui servira de clé de lecture pour la suite.

La communication arrive après, la documentation se fait pendant

Dans beaucoup d’organisations, on communique quand le sujet est stabilisé :

  • quand la décision est prise
  • quand la roadmap est figée
  • quand l’équipe est alignée (ou qu’on fait comme si)
  • quand le risque est déjà absorbé

La communication devient alors un récit.
Elle sélectionne, simplifie, cherche la cohérence.

La documentation, elle, commence plus tôt :

  • quand on hésite encore
  • quand deux options se tiennent
  • quand les contraintes remontent au dernier moment
  • quand on découvre que le problème n’était pas celui qu’on croyait

Elle n’est pas toujours belle. Mais elle est souvent plus vraie.

Écrire, c’est ralentir

Documenter, c’est s’obliger à prendre le temps d’écrire.
Et pour écrire, il faut réfléchir.

Dans le temps court de nos vies actuelles, c’est presque un luxe.
On enchaîne, on exécute, on décide, on passe au suivant.

Sauf que “toujours foncer tête baissée” ne crée pas de recul.
Et sans recul, on finit par :

  • répéter les mêmes erreurs
  • confondre vitesse et progrès
  • prendre des décisions par inertie
  • construire des systèmes qu’on ne comprend plus

Documenter, c’est créer un espace minuscule de lenteur volontaire.
Pas pour faire joli.
Pour ne pas se perdre dans le flux (et garder un cap dans la construction de produit).

Documenter, est-ce une forme de communication ?

Oui, au sens strict : documenter, c’est transmettre quelque chose à quelqu’un.
À une équipe, à un futur soi, à un lecteur externe.

Mais ce que j’oppose ici, ce n’est pas “documentation” contre “communication” au sens large.
C’est plutôt deux postures.

La communication, telle qu’on la pratique souvent en entreprise, vise surtout à produire un message :

  • un message clair
  • un message cohérent
  • un message défendable
  • un message qui rassure

Elle est rarement mensonge.
Mais elle est très rarement complète.

La documentation vise à produire une trace :

  • une trace qui garde le contexte
  • une trace qui accepte l’incertitude
  • une trace qui montre le raisonnement, pas seulement la décision

Elle peut être plus posée, oui.
Elle peut être plus objective, parfois.
Mais ce n’est pas garanti.

La documentation n’est pas neutre non plus

On idéalise vite la documentation, comme si elle était factuelle par nature.
En réalité, elle reste une écriture. Et toute écriture a un point de vue :

  • ce qu’on choisit de noter ou non
  • les mots qu’on utilise
  • l’ordre dans lequel on raconte
  • le niveau de détail

Tout ça oriente la lecture.

La différence, c’est que la documentation peut assumer ce point de vue au lieu de le masquer.
Elle peut dire : “voilà ce qu’on savait à ce moment-là” plutôt que “voilà la vérité”.

Ce que je cherche ici

Mon objectif n’est pas de ne jamais “communiquer”.
C’est de ne pas remplacer la trace par le récit.

Je veux écrire pour garder le chemin :

  • ce que j’ai compris
  • ce que j’ai raté
  • ce que je n’ai pas tranché
  • ce que je tranche quand même

Si ça devient une forme de communication, tant mieux.
Mais je veux que la trace reste première.

Une limite importante : documenter ne veut pas dire tout dire

Documenter n’est pas une excuse pour exposer des personnes, des contextes sensibles, ou des détails inutiles.

  • Je ne documenterai pas ce qui met en difficulté des individus.
  • Je ne documenterai pas ce qui devrait rester confidentiel.
  • Je ne documenterai pas pour “prouver” quoi que ce soit.

Je documente pour comprendre, et pour laisser une trace utilisable. Pas pour régler des comptes. Pas pour construire une image.

La clé de lecture pour les prochains articles

Si un article ressemble à une note de travail, c’est normal.
Si un article est incomplet, c’est volontaire.
Si un article montre une hésitation plutôt qu’un résultat, c’est le cœur du projet.

Je veux voir si cette manière d’écrire tient dans la durée.

Et surtout, si elle m’aide à mieux décider, plutôt qu’à mieux raconter.